Vous êtes ici : Accueil > Généralités > Qui était Camille Saint-Saëns ?
Publié : 13 janvier 2016
Format PDF Enregistrer au format PDF

Qui était Camille Saint-Saëns ?

Qui était Camille Saint Saëns ?

CAMILLE SAINT-SAËNS

Rouen est comme chacun sait la ville de Jeanne d’Arc, mais aussi celle de Corneille, de Flaubert. et d’un certain Charles Camille Saint-Saëns (oct. 1835-déc. 1921). Si les trois premiers sont entrés dans la postérité - rares sont les Rouennais qui ne les connaissent pas -, que dire du dernier pourtant qualifié en son temps et par ses pairs de « plus grand organiste au monde » [1]. Oh, il y a bien une salle de l’Opéra de Rouen qui porte son nom 2, de même qu’une rue et une brasserie sises non loin, un lycée en plein centre ville 3, etc., autant de signes révélateurs de l’empreinte, fusse-t-elle aujourd’hui modeste, laissée par Saint-Saëns à Rouen, et qui nous incitent à nous pencher sur la personnalité complexe d’un « homme moderne »4 .

Mais tout d’abord, commençons par lever une ambiguïté : contrairement à Corneille, Saint-Saëns n’est ni originaire de Rouen, ni même de la petite commune homonyme sise en Seine-Maritime, laquelle doit son nom à un abbé normand du VII e siècle. Né à Paris, c’est de par sa famille - un grand-père maternel agriculteur en Normandie, un père originaire de Rouxmesnil, de nombreux cousins dans la région, dont Léon Letellier, employé à la bibliothèque dieppoise - qu’il doit son rattachement à la Normandie , et plus précisément à Dieppe et à ses environs 5.

La suite est connue : enfant prodige au talent précoce, il donne son premier récital salle Pleyel à Paris à l’âge de 11 ans. Dès lors, affranchi des soucis matériels que lui confère une certaine aisance financière, il consacre sa vie à la musique - à la sienne ( pianiste prodige, organiste prodige, il fut tout à la fois un grand instrumentiste et un grand compositeur) , mais également à celle de ses contemporains - et aux voyages, tant à l’occasion de tournées dans le monde entier que pour son plaisir6. C’est ainsi qu’il se rend en Amérique du Nord et du Sud, en Russie, en Asie, mais également en Algérie ou en Égypte, destinations privilégiées qui l’influencent dans ses orientations musicales . Pour autant, doit-on voir en Saint-Saëns un précurseur de l’ethnomusicologie ?

Les spécialistes de la question répondent par la négative. Saint-Saëns fut certes influencé par les musiques entendues lors de ses déplacements, mais de là à franchir le pas de l’ethnomusicologue, non7. Cela étant, il rapporte de ses pérégrinations des pages "exotiques", notant au cours des voyages effectués des airs qu’il utilise ensuite dans ses ouvres 8. Citons pour exemple la célèbre ’Bacchanale’ de Samson et Dalila (1876), la Suite algérienne (1880), la Havanaise (1887), le Caprice arabe (1894), le Concerto pour piano n o 5 surnommé « l’Égyptien » (1896), etc., etc. 9. Au final, « si l’esthétique orientaliste de Saint-Saëns illustre parfaitement les goûts exotiques et coloniaux de la société française au tournant des XIX e et XX e siècles, elle n’empêche pas le compositeur d’affirmer un relativisme culturel plutôt rare à l’époque et de déplorer par exemple " l’impossibilité funeste pour les Européens de comprendre d’autres civilisations que la leur " »10 . En cela, son ouvre a eu une influence capitale sur ses contemporains11 .

Artiste virtuose, travailleur acharné, il a laissé un ensemble considérable de partitions (près de 200 ouvres, soit l’une des productions les plus abondantes du XIX e siècle français), ouvres réparties dans tous les domaines, de l’opéra à la musique sacrée, de la symphonie à la musique de chambre, ainsi que des milliers de lettres (le Château-Musée de Dieppe en possède de 15 à 20 000), autant de témoignages de la correspondance assidue par lui entretenue avec ses semblables. Véritable chantre de la musique de son temps, il s’emploie avec d’autres à mieux la faire connaître en fondant en 1871 la Société nationale de musique dont il se détache rapidement, passant d’une grande révolution à une sorte de conservatisme. Pour comprendre un tel revirement, il ne suffit pas de s’intéresser à l’artiste, mais également à l’homme et à ses idées, replacer l’un et l’autre dans leur époque : en 1870, en perdant la guerre, la France perd la face devant la Prusse. Dès lors, nombre de Français clament leur patriotisme, un patriotisme virant souvent au chauvinisme 12. Saint-Saëns est de ceux-là 13. Or, comble du paradoxe, le seul de ses opéras encore joué aujourd’hui, Samson et Dalila , fut monté pour la première fois en Allemagne, à Weimar en 1877 (il fallut attendre 1890 pour que la première française en soit donnée au Théâtre des Arts de Rouen !).

De Camille Saint-Saëns, la postérité ne retient que son activité musicale alors que nombre d’autres sujets ont attiré son attention. Les passer sous silence, aussi mineures fussent-elles, ne serait en conséquence pas lui rendre justice. D’une culture encyclopédique - en cela, il est bien un bourgeois de son temps qui, tel Mendelssohn, poursuit la tradition des encyclopédistes en touchant un peu à tout -, éclectique dans ses goûts, Saint-Saëns a également fait montre d’un appétit particulier pour les humanités classiques et les sciences, notamment l’astronomie dont il était un passionné : en 1858, il s’achète un télescope avec les 500 francs versés par l’éditeur Girod pour ses Six duos pour piano et harmonium . Critique musical travaillant pour plusieurs gazettes et revues 14, il s’essaye également au théâtre avec notamment La Crampe des é cri vains 15 Le Roi Apepi 16, ou encore Botriocéphale , pièce comique en un acte et en vers créée à Paris en 1908. Avec « L’Assassinat du duc de Guise » de Henri Lavedan (1908), le voilà composant à 73 ans la première musique originale de film. Minutieux à l’extrême, il s’attache à ce que sa composition suive très précisément chaque scène, n’autorisant au chef d’orchestre aucune désynchronisation avec l’image. Rien ne semble lui échapper puisqu’il s’adonne également en amateur à l’archéologie, la peinture, la philosophie... Bref, son élection à l’Institut de France en 1882 consacre un "homme des Lumières" vivant au XIX e siècle. Mais le siècle change, et avec lui les habitus . Saint-Saëns survivra-t-il à son époque ? Le XX e siècle lui rendra-t-il les honneurs qu’il a connus au XIX e ?

En fait, tout dépend où l’on se situe géographiquement : si Saint-Saëns est aux yeux du monde, et notamment des pays anglo-saxons, le plus grand compositeur français vivant - cf. sa tournée triomphale de 1915 aux États-Unis -, c’est loin d’être le cas en France où sa musique n’est plus appréciée comme elle l’était au XIX e . La mode a changé, et son style classique, témoignage d’un temps révolu, apparaît dépassé, le public français préférant des musiques plus légères. Désormais, on dit volontiers que son ouvre est assez rarement passionnée, qu’elle est brillante mais froide, qu’il y fait preuve d’un tempérament rationaliste et d’un certain formalisme rigide. Il aurait composé une musique parfaite, certes, mais dénuée d’émotion et où seule règne la maîtrise de l’é cri ture. Et l’artiste lui-même d’aller dans ce sens en é cri vant : « L’art est fait pour exprimer la beauté et le caractère. La sensibilité vient après et l’art peut parfaitement s’en passer ; c’est même tant mieux pour lui quand il s’en passe. ».

Bien qu’il soit l’objet de nombreuses cri tiques, Saint-Saëns conserve une place importante jusque dans les années 1960. En témoignent tant les enregistrements de son ouvre qui perdurent tout au long du XX e siècle, essentiellement hors de France17 , que la place qui lui est accordée dans les dictionnaires : il y a droit à une notice assez longue, souvent assortie d’une photographie. Mais le vent révolutionnaire qui souffle en 1968 n’épargne pas Saint-Saëns. L’édition de l’ Encyclopædia Universalis de cette même année lui refuse une véritable notice : il n’apparaît que dans le thésaurus, objet d’un jugement assez sévère. Contesté pour avoir cri tiqué les "modernes" à la fin de sa vie et avoir été très nationaliste et anti-allemand en 1914-1918, Saint-Saëns y est présenté comme manquant de profondeur et de chaleur. Quant à ses compositions, elles sont jugées d’un conformisme pédant et d’un académisme froid. Désormais, il est de bon ton de reprocher à Saint-Saëns d’avoir fait preuve d’une lucidité, d’une maîtrise aisée, d’une sûreté de main et d’un imperturbable sang-froid, mais d’émotion, de sensibilité, point. Sont-ce là autant de tares indélébiles qui doivent le vouer au discrédit ?

Il convient aujourd’hui de nuancer ce jugement. L’ouvre de Saint-Saëns est certes relativement peu jouée - pour la saison 2008-2009, seules deux de ses pièces figurent au programme de l’Opéra de Rouen 18 -, la plupart de ses compositions sont tombées dans l’oubli exception faite de La Danse macabre (1874), du Carnaval des animaux (1886), de la Symphonie n°3 avec orgue (1886), musique des feux d’artifices de l’Armada de Rouen, ou encore, pour ce qui est de l’opéra, de Samson et Dalila . Et pourtant, un rapide tour d’horizon discographique permet de constater que ni son nom ni son ouvre n’ont disparu à l’inverse de nombre de ses contemporains - qui se souvient aujourd’hui d’Alexandre Guiraud ou de Théodore Dubois ? Ainsi, pour la seule année 2008, ce ne sont pas moins de 47 enregistrements, exclusivement consacrés à l’une de ses ouvres ou dans lesquels l’une d’entre elles figurent avec d’autres, qui sont proposés au public19 . A titre de comparaison, citons Mozart et ses 288 articles pour la même année. C’est certes six fois moins, mais Saint-Saëns ne dépare pas aux côtés d’un musicien très côté auprès du grand public aujourd’hui ce qui, soit dit en passant, n’a pas toujours été le cas (en rejouant ses oeuvres, Saint-Saëns a contribué à le faire sortir de l’oubli partiel dans lequel il était tombé).

De même, on omet trop souvent que son oeuvre fut source d’inspiration pour maints compositeurs, ainsi pour ce qui est des musiques de films. Le morceau ’Aquarium’, extrait du Carnaval des animaux 20, a été repris dans l’introduction du dessin animé « La Belle et la Bête » des studios Disney, comme thème principal du film de Terrence Malick, « Les Moissons du ciel », et dans plusieurs publicités, notamment pour Décathlon - on l’entend par ailleurs avant chaque projection dans la salle du Palais des Festivals à Cannes. Maurice Jarre a repris Samson et Dalila pour « Lawrence d’Arabie » de David Lean (1963), et Alex North s’est inspiré de la Symphonie n°3 avec orgue pour la musique de « L’Extase et l’agonie » de Carol Reed (1965).

De Saint-Saëns, seules quelques ouvres ont su traverser le temps, et encore, elles ne sont bien souvent passées qu’incidemment dans la culture générale. Pour autant, d’aucuns croient que l’art intelligent et rationnel de ce musicien à l’é cri ture parfaite retrouvera bientôt parmi ses compatriotes la vaste audience que mérite un classique de sa valeur21 . A défaut de pouvoir rendre un oracle, on peut toutefois noter le retour en grâce du compositeur dans les dictionnaires et encyclopédies, et les efforts réalisés par ses thuriféraires pour le remettre au goût du jour (une anthologie de sa correspondance doit paraître prochainement 22). Cela suffira-t-il pour lui redonner une place centrale, à l’instar des musiciens baroques longtemps tombés dans l’oubli et aujourd’hui prisés des mélomanes ?

E. GONZALEZ

Professeur d’histoire

* Bibliographie sélective :

BARTOLI ( J.-P. ), « Camille Saint-Saëns », dans Fr. Pouillon (éd.), Dictionnaire cri tique et historique des orientalistes de langue française , Karthala, 2008, p. 856-858.

GALLOIS ( J. ), Camille Saint-Saëns , P. Mardaga, 2004.

GÉRARD ( Y. ), « Saint-Saëns est un phénomène rare », Paris-Normandie , 15 novembre 2008.

HOFFELÉ ( J.-Ch. ) et KAMINSKI ( P. ), Guide des indispensables du disque compact classique , Fayard, 1994.

JOUSSE ( E. ) et GÉRARD ( Y. ), Anthologie de la correspondance de Camille Saint-Saëns (à paraître).

MARENGO ( S. R. ), Encyclopédie de la musique , Librairie Générale Française, 2007, p. 686-687.

VUILLERMOZ ( É. ), Histoire de la musique , Fayard, 1949, p. 281-285 (rééd. en février 2000).

Camille Saint-Saëns et les compositeurs , catalogue de l’exposition s’étant tenue au Château-Musée de Dieppe de novembre 2008 à mars 2009 (à paraître).

http://www.musicologie.org/Biographies/saint_saens_c.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Camille_Saint-Sa%C3%ABns

1 Propos tenus par Liszt, un des plus grands admirateurs de Saint-Saëns avec Berlioz.

2 Il s’agît de la salle de répétition.

3 De fondation plus ancienne, ce lycée ne porte le nom du compositeur que depuis 1956.

4 Y. Gérard dans Paris-Normandie.

5 Dieppe se trouve de surcroît sur le chemin de l’Angleterre où Saint-Saëns allait régulièrement. Il s’arrêtait fréquemment dans la ville pour y donner des concerts.

6 Saint-Saëns était alors considéré comme le plus grand compositeur français vivant.

7 A sa décharge, l’ethnomusicologie n’apparaît que dans les années 1930, soit après sa mort. « Cantonnant sa curiosité musicale à la notation de mélodies entendues au cours de ses périples, il traduit néanmoins l’émotion de ces découvertes sonores dans nombre de ses compositions. L’exotisme musical qui parsème son ouvre devient de ce fait un élément important de son style et la source de nombreuses innovations de son langage musical » (J.-P. Bartoli dans Dictionnaire cri tique. , p. 856).

8 J.-P. Bartoli parle « d’emprunts adaptés » ( Id ., p. 857).

9 Une nuit à Lisbonne (sd), Jota aragonesa (1881), Caprice andalou (1904), Caprice sur des airs danois et russes (sd.).

10 J.-P. Bartoli dans Dictionnaire cri tique. , p. 856-857.

11 « Il peut être considéré comme le parangon du style musical orientaliste de la grande période coloniale de l’Empire français » [ Id ., p. 856].

12 Saint-Saëns s’était engagé dans la Garde nationale durant la guerre.

13 Ainsi, de défenseur du wagnérisme qu’il était, il en devient un ardent adversaire.

14 Après les années 1870 , Saint-Saëns é cri t régulièrement dans diverses revues et journaux dont la Gazette musicale , la revue de Paris (il y publie une étude importante sur Gounod, 1897), la Renaissance littéraire et artistique , la Revue bleue , etc.

15 Petite comédie prosaïque en un acte qu’il dédie à ses amis algérois, et dont la première représentation eut lieu au Théâtre municipal d’ Alger le 1 er mars 1892.

16 Comédie créée au Théâtre municipal de Béziers en août 1903.

17 Le plus grand nombre d’enregistrements fut effectué hors de France : en Allemagne, en Russie, en Angleterre et surtout aux États-Unis (orchestre de Philadelphie, de Boston, de Détroit, de New York, de Chicago).

18 Le Concerto pour piano n°2 , et une Fantaisie pour violon et harpe .

19 Début 2009, le contre-ténor Ph. Jaroussky intègre deux mélodies de Saint-Saëns dans son CD « Opium », ensemble de 24 mélodies françaises appartenant toutes au répertoire des XIXe-XXe s.

20 Oeuvre utilisée dans la musique des films « Fantasia 2000 », « Babe », « Et vogue le Navire ».

21 C’est du moins l’avis d’É. Vuillermoz et du Château-Musée de Dieppe pour qui « Saint-Saëns représente à la fin du XIXe et au début du XXe siècle le summum de l’art musical français » (dossier de presse de l’exposition).

22 La question du goût musical d’une époque mériterait à elle seule une étude approfondie.

Notes

[1Propos tenus par Liszt, un des plus grands admirateurs de Saint-Saëns avec Berlioz.